De Gutenberg aux pseudos gamer – Petite histoire de l’écriture gothique
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Tapez votre nom dans le générateur d’écriture gothique et vous obtenez des lettres comme 𝔊𝔬𝔱𝔥𝔦𝔮𝔲𝔢 ou 𝕸𝖊́𝖉𝖎𝖊́𝖛𝖆𝖑. Le style se reconnaît au premier coup d’œil : médiéval, dramatique, un peu metal. Et son histoire est étonnamment longue.
Née de la plume
Au XIIe siècle, les scribes du nord de l’Europe ont développé une écriture dense et anguleuse qu’on appelle aujourd’hui écriture gothique ou blackletter. Tracée avec une plume à bec large, ses traits hauts et étroits permettaient de faire tenir beaucoup de texte sur un parchemin coûteux, et la texture sombre d’une page pleine lui a donné son nom anglais (« lettre noire »).
Il en existait de nombreuses variantes régionales. La plus formelle, la textura, ressemble à un tissu de traits verticaux : c’est le style que la plupart des gens imaginent en entendant « Old English ».
Les premiers livres imprimés
Quand Johannes Gutenberg imprime sa célèbre Bible à Mayence vers 1450, il dessine ses caractères pour imiter la plus belle écriture de l’époque : la gothique textura. Les premiers livres imprimés voulaient ressembler à des manuscrits, et les lecteurs attendaient des lettres gothiques.
Au siècle suivant, les imprimeurs italiens popularisent un autre style, inspiré des anciennes inscriptions romaines : les lettres romaines (antiqua), plus rondes, que presque tout le monde lit aujourd’hui. Une grande partie de l’Europe adopte ce style.
La Fraktur, écriture du quotidien en Allemagne
Les pays germanophones ont gardé l’écriture gothique sous une forme appelée Fraktur (lettres « brisées », à cause de leurs courbes fracturées). Pendant des siècles, livres, journaux, panneaux et documents officiels allemands ont été imprimés en Fraktur, et beaucoup ont appris à lire avec elle.
Son déclin a été brutal. En 1941, les autorités nazies interdisent soudain la Fraktur, en la qualifiant faussement d’écriture « juive », et imposent le passage à l’antiqua, en partie parce que celle-ci était plus facile à lire dans les pays occupés. Après la guerre, l’antiqua est restée et la Fraktur est devenue un style plutôt qu’une façon de lire.
Titres de journaux, étiquettes de bière et heavy metal
L’écriture gothique n’a jamais disparu : elle a changé de métier. Elle évoque la tradition sur les titres de journaux et les diplômes, le savoir-faire sur les étiquettes de bière, et la rébellion sur les logos de groupes, les tatouages et le streetwear. Ce mélange d’ancien et de rebelle explique pourquoi elle est si populaire pour les pseudos gamer comme 𝕮𝖍𝖊𝖛𝖆𝖑𝖎𝖊𝖗𝕹𝖔𝖎𝖗.
La Fraktur dans Unicode
Les lettres Fraktur sont entrées dans Unicode pour une raison pratique : les mathématiciens s’en servent comme symboles. C’est pour ça qu’on peut aujourd’hui coller 𝔉𝔯𝔞𝔨𝔱𝔲𝔯 n’importe où : elles font partie des mêmes alphabets mathématiques que le gras et l’italique (voir comment fonctionne l’écriture stylée).
Bien l’utiliser
L’écriture gothique est superbe à petite dose et fatigante à grande dose. Elle brille pour un nom, un seul mot ou un titre court. Pour un texte long, surtout en majuscules, la lisibilité chute vite : associez un nom gothique à du texte normal pour tout le reste.